De Kamen Kalev (2010)
Rares sont les films, et plus globalement les productions artistiques, qui nous parviennent de Bulgarie. Nouvel adhérent à l’Union Européenne et pourtant si méconnu. « Eastern Plays » est le premier long métrage de Kamen Kalev, jeune cinéaste de 35 ans, passé par la Femis à Paris, qui jusqu’ici s’exerçait dans la publicité et les clips musicaux. Soient deux jeunes bulgares, deux frères, aux parcours incertains et parallèles. Le cadet tout d’abord, Georgi (Ovanes Torosian), adolescent mutique, de grands yeux clairs et inquiets sur un visage maigre, la boule à zéro. Il se laisse entraîner, par ennui, par paresse, plus que par adhésion, par un groupuscule néo-nazi, dans lequel il devra faire ses preuves…
Puis le film se déplace pour embrasser les déambulations alcooliques du frère aîné, qui semble s’être éloigné depuis bien longtemps. Itso, trentenaire inadapté, artiste torturé, sculpteur sur bois et ex-junky sous méthadone, qui compense en enchaînant bière sur bière. L’interprète, Christo Christov, est admirable tant il incarne ce double douloureux, hébété par l’alcool, looser profond, apathique mais bienveillant, qui pourtant répudie sa petite amie (à la scène comme à la ville) sans aucun ménagement. Mais l’acteur n’en est pas un. Ami d’enfance du cinéaste, il est l’inspirateur de son propre rôle, mais ne verra jamais le film achevé : il décède d’une overdose avant la fin du tournage (les sculptures sur bois que l’on aperçoit dans le film sont d’ailleurs ses propres œuvres).
Le film, tourné en HD avec une grande économie de moyens, est d’une maîtrise surprenante. Il épouse l’errance de ses personnages, titube, divague d’un frère à l’autre, et, de petites choses en presque riens, nous laisse toucher le spleen ou la douleur existentielle qui les hante. Et malgré le système D, Kamen Kalev a admirablement su capter les lumières rasantes du crépuscule (à noter l’affiche, superbe), les nuits troubles, les aubes crasseuses. Sofia, blonde et pourtant grise. Partout poussent ces barres d’immeuble sans âmes, ces non-lieux qui dévorent toujours davantage ces terrains vagues désolés où le soleil couchant se laisse encore contempler.
On l’a dit, Georgi se laisse enrôler par de jeunes fascistes. La bande croise un soir une famille turque et se livre à ce qu’il faut bien appeler une ratonnade. Le père est passé à tabac, jusqu’à ce qu’intervienne Itso, sortant par hasard du même restaurant et agressé à son tour. C’est alors que le cadet, interdit, reconnaît son frère, cet étranger. Alors, peut-être, les choses pourront changer. Itso accompagnera la famille à l’hôpital et fera la connaissance d’Isil (Saadet Isil Aksoy), la fille, lumineuse (elle expliquera même à Itso que « Isil isil » signifie « très lumineux » en turc). Il tombe sous le charme de la belle stambouliote (des yeux, mais des yeux…), la reverra sous le regard réprobateur des parents, qui refuseront que leur fille se lie davantage à « ce bulgare ».
Kamen Kalev parvient, en évitant pour partie les écueils didactiques (la sous-intrigue du politicien véreux payant les hooligans est nettement moins convaincante), à témoigner du monde – et non de la seule Bulgarie comme nous aurions tord de le croire. Il s’agirait plutôt d’un miroir tendu, où l’on pourrait lire les stigmates de la vieille Europe, sa confusion présente, les déroutes de sa jeunesse, et son avenir incertain dans un marasme globalisé. Isil le dit elle-même : elle pressent que quelque chose de grave, d’important va se produire. Catastrophe ou Renaissance ?
Car enfin l’amour naissant d’Itso pour Isil semble interrompre sa dérive : il reprend pied, un tant soit peu goût à l’existence. De retour d’un concert de rock (« Inject me with love », chanson ambivalente sur la dépendance du junky fallen in love ; la chanson s’achève sur cette sentence « je suis à l’étroit dans mon corps, je vais me recroqueviller dans un coin »), à l’aube, il aide un vieil homme à porter son sac jusqu’à son appartement. Il observe et écoute cet intérieur d’autrefois, son calme, les craquements du parquet, des livres sur une cheminée, un tableau à contempler, un fauteuil offert dans lequel s’assoupir. Il arrive qu’un homme vous touche et que le monde en soit transformé. Un concerto de Bach (BMW 974) flotte dans le petit matin, comme l’apaisement et la douceur mélancolique d’une résurrection.
Romain.
